LES MARTYRS DE MORTEMER

Mado et Jean Vallat


l’histoire dramatique de deux adolescents
dans la tourmente de la seconde
guerre  mondiale


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1939 : La guerre qui approche

A l’approche de l’été 1939, Jean 14ans et Mado 12ans posent le jour de la communion solennelle. La guerre paraît à la fois inévitable et proche.
Le petit sourire esquissé masque-t-il l’inquiétude pour une guerre qui va se révéler si cruelle pour eux ?
Marc Vallat, leur père, est chauffeur de taxi à Paris. Lui et ses frères fréquentent Xavier Vallat. Sans autres liens que le patronyme, Marc Vallat est originaire d’Angoulême, Xavier Vallat d’Ardèche : impossible de trouver trace de liens familiaux.  Jean Vallat naît à Paris le 12 mars 1925 et sa sœur Marie Madeleine « Mado » en 1927. Les deux enfants suivent leurs études à Paris, viennent passer leurs étés à Lisors chez leur grand-mère maternelle Adrienne.
Mado et Jean côtoient assez tôt Xavier Vallat. En 1937, les deux enfants perdent leur mère d’un cancer du sein. Leur père, Marc aurait selon ses dires, rejoint de Gaulle en 1940. Les deux enfants sont alors accueillis par Xavier Vallat (qui vient d'être nommé secrétaire aux anciens combattants) et le suivent à Vichy jusqu’en 1942. Dolorès, la fille de Mado, demandera à sa mère si elle n’était pas effrayée par Xavier «  pas du tout, gamins on était fascinés par son cache-œil et on voulait à tout prix le soulever pour voir ce qui se cachait derrière ». Mado était beaucoup plus réservée au sujet de l’épouse de Xavier qui s’était vue imposer les deux enfants. Après la disgrâce gouvernementale de Xavier Vallat en 1942,  les enfants reviennent auprès de leur grand-mère maternelle Adrienne, une belle personnalité ! En juin 1940, elle est bloquée sur la côte méditéranéenne en zone libre. A la disparition de cette zone libre en 42, Adrienne traversera les territoires occupés pour récupérer ses petits-enfants.

Mado et Jean sont orphelins de mère en 1939
Derrière Mado, sa grand-mère Adrienne

Maria Pauline Adrienne Lehideux (1864-1953), épouse Briquet, voit le jour à Ecouis en 1864. Fille d’un ferblantier, elle a reçu une solide éducation. Lors de son mariage en 1886 à Gaillarbois avec Léopold Briquet, elle déclare la  profession de modiste. La famille Briquet est un bon parti. Le père est maire de Gaillarbois, employé à la compagnie des chemins de fer à Paris. La construction de la ligne Gisors - Pont de l’Arche en 1868 l’a attiré sur Gaillarbois, tout proche de l’importante gare de marchandises à Ménesqueville. Les jeunes mariés rejoignent  rapidement Paris. Adrienne est une femme forte, une personnalité affirmée qui a pratiqué dans sa jeunesse l’escrime en compétition ! Elle donne naissance à une fille unique, Andrée, la mère de Mado et Jean avant le veuvage en 1894. Andrée suivra un cursus scolaire remarquable, étudiera en angleterre et exercera comme traductrice pour la diplomatie française. Un cancer du sein emporte Andrée en 1939. Elle laisse deux orphelins de 12 et 14ans.


1944, la Libération et la fin de la guerre

 
Jean Vallat s’installe durablement à Lisors en 42 ou 43. Il employé comme bûcheron chez monsieur Lesueur. Il s’engage dans la Résistance en secret de sa sœur Mado et de sa grand-mère. En février 1944, les mouvements de résistance fusionnent et deviennent les FFI. On le retrouve dans un listing établi après la guerre. Difficile de savoir si Jean était déjà membre de l’ORA.
On ne note pas d’action armée hors celle de Mortemer. Le 23 août 44 au soir, Albert Delacour, membre de la sizaine de Rosay, se souvenait avoir été accueilli au camp de base par Jean Vallat chargé de lui demander le mot de passe « mademoiselle Jeanne ». Jean ne participe pas à l’embuscade de la Fontaine Sainte Catherine. Au petit matin, le camp de base est encerclé par les allemands accompagnés de chiens. Heureux ceux qui ont pu s’échapper, certains par les étangs tout proches. Il n’aura pas cette chance .
Au village, on est rapidement averti de l’opération allemande mais par crainte on patiente avant de partir en forêt à la recherche des disparus.


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Jean VALLAT, 19ans


Le brassard FFI de Jean Vallat récupéré par Mado

Témoignage de Fernand Lebel en septembre 2004, demeurant à Lisors, qui avait participé aux recherches des corps. Il est du même âge que Jean Vallat et ami de sa famille.
« Les recherches des disparus ne débutent que deux ou trois jours après leur disparition, à la libération du secteur. Néanmoins, partir faire des recherches demandera la plus grande prudence car des allemands en perdition trainent avec leurs armes en forêt. Les corps sont assez rapidement retrouvés cinq jours après les faits.
Les cinq premiers corps sont retrouvés le 30 août à 15 heures, hâtivement recouverts de terre et de feuilles, tout près de la Croix des Fusillés. Quatre corps sont ensembles : Saquépée, Belliard, Schmitt et Vallat. Ils sont en état avancé de décomposition, nus, lardés de coups de baïonnette, les ongles arrachés, l’horreur absolue. Guy Léon est séparé de ses quatre compagnons, seul, ayant été moins martyrisé. On supposera qu’il a du enterrer ses camarades. Les hommes du village sont venus avec un tombereau. Ils chargeront comme ils le pourront les cinq corps en utilisant de la paille. La chaleur ces jours-là est forte.
Les corps seront déposés directement au cimetière de Lisors. On ne sait pas qui amènera des prisonniers allemands depuis Mortemer devant ces cadavres. La colère sera telle qu’on menacera de les exécuter séance tenante. Ces prisonniers ne devront leur salut qu’à l’intervention d’un officier britannique. Henri Pétas et Gilbert Ouvry seront découverts plus tard, le 19 septembre. Ils reposaient au pied d’une souche et ce sera un bras qui dépassait du feuillage qui attirera l’attention. Les corps n’avaient pas subi de supplice. »



Les bûcherons de Lisors en 1942
Jean Vallat a 17ans, le troisième debout en partant de la droite.
A sa gauche Achille Saquépée et debout à gauche, Guy Léon


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(Jean est formellement identifié par sa sœur Mado)


La tombe de Jean Vallat en 2004


En 2018, les corps sont regroupés dans un même monument






Marie-Madeleine « Mado » Vallat 1927-2024


Mado passe ses étés avant la guerre à Lisors chez sa grand-mère Adrienne Elle est amie avec Emilienne Schmitt qui va perdre son père exécuté aux cotés de son frère Jean. Une semaine avant, sous ses yeux, c'était la mère d'Emilienne qui était tuée dans un camion par l'aviation alliée.
A son retour de la zone libre, Adrienne a dû se contenter d'un logement dans les dépendances d'une bâtisse située près du carrefour, pas loin du cimetière. La propriété est réquisitionnée par l'occupant, les officiers dans la demeure et les hommes de troupe dans les dépendances. Ils brûlent et emportent les meubles pour construire des lits superposés ne laissant à Mado et sa grand-mère qu'une pièce dont elles ne pouvaient pas fermer la porte!
Dans la bâtisse principale vit le directeur de la scierie de Ménesqueville, Jean-Baptiste Cognard. Comment vivre en promiscuité de l'occupant sans qu’il ne s’établisse des liens ? Le 23 août au soir, l’officier allemand conseillera à J-B Cognard de ne pas aller en forêt (témoignage de son fils en 2025). Il ne sera que brièvement inquiété à la libération. Des bûcherons, à qui il donnait du mouton, témoigneront en sa faveur.
Peu avant la libération, Mado entraîne les enfants du village à chanter des chansons américaines et à dire « Welcome and Thank you » en anglais aux troupes quand elles passeront par le village. Son amusement sera que les soldats qui traverseront le village répondront en français, car ils étaient tous canadiens francophones !

Et pourtant, la folie et les excès vont tout emporter à la libération. Des filles du village jalouses de la petite parisienne, des garçons acceptant mal qu’elle ne s’intéresse pas à eux, une demeure en cohabitation avec l’occupant, un « oncle »Xavier grand collabo, il n’en faut pas plus pour faire de Mado une coupable désignée.


On la conduit au cimetière où elle découvre son frère parmi les cinq corps que l’on vient de retrouver en forêt. On lui demande de creuser une fosse qu’on lui réserverait ! Conduite au carrefour du Coisel en compagnie d’autres femmes, elle sera tondue. On ne sait pas s’il s’agit un tribunal local de FFI ou du Tribunal des Andelys mais Mado est condamnée à une interdiction de séjour à Lisors au motif de « fréquentation de l’ennemi ». Mado et sa grand-mère sont alors hébergées à Pitres chez une cousine, Marguerite Bétille.
Au lieu d'écouter sa grand-mère lui demandant de se taire, la jeune Mado se lance dans une campagne épistolaire détaillant et se plaignant de l'injustice de son traitement. Des semaines plus tard, on  frappe à sa porte et les autorités du nouveau gouvernement l'emmènent et l’emprisonnent. Sa captivité va durer un an, elle a mentionné avoir eu ses 18 ans le 5 juin 1945 en prison. Elle décrit l'établissement comme un « camp » plutôt qu'une prison, hébergée chez un fermier et sa fille.
Mado a déclaré n'avoir jamais eu de procès, mais avoir été libérée sans ménagement et sans avertissement, par une nuit froide.
À cette époque, sa grand-mère et son père ont dû se battre activement pour elle. Elle ne parle pas de ses retrouvailles. Ses seuls commentaires portent sur le fait qu'à sa libération et de retour à Lisors, elle a été refoulée de l'église. Cela ne l'a pas rapprochée de l'Église Catholique. Cette captivité l'a hantée toute sa vie. Elle a toujours eu des opinions bien arrêtées sur les prisonniers politiques.

Elle retourne ensuite à Paris avec sa grand-mère, retrouve son père, s’inscrit à l'université préparer l'entrée à l'Ecole Normale Supérieure, souhaite embrasser la carrière de journaliste. Ne trouvant pas de travail, elle accepte des missions sporadiques de photojournalisme. En 1954, âgée de 27 ans, elle embarque à bord du paquebot Queen Elizabeth pour traverser l'Atlantique afin d’épouser à New York un touriste rencontré à Paris, Philip Kaplan.

Dolorès, sa fille, témoigne ainsi : «Mado était une française fière, connue pour son bel accent français, introduisant la cuisine française dans les années 60 dans un pays qui ne savait pas apprécier la gastronomie, sa belle maison regorgeant de trésors normands. C'était une personnalité appréciée de tous. Elle aimait la vie et n'hésitait pas à partager son histoire, témoignage d'une profonde bonté et de la capacité à surmonter les épreuves. J'ai trouvé un bloc-notes où ma mère prenait des notes pour de petites conférences qu'elle donnait dans les lycées locaux sur son histoire. Nous vivions dans une petite ville où il n'y avait pas beaucoup d'étrangers, alors elle a raconté une histoire inconnue. Mado s'est montrée résolument anti-guerre et anti-armes à feu toute sa vie. »
Mado et son mari, avocat, auront trois enfants, un garçon et deux filles. Mado ne s'adaptera pas aux méthodes américaines de management et ne fera pas carrière. Ses nuits seront parfois hantées par les souvenirs de la guerre.

En mars 1953, la Cour d'Appel de Rouen rétablit dans son honneur Marie Madeleine Vallat.
 


Xavier Vallat (1891-1972)


Xavier est le dixième enfant de Cyprien Vallat, originaire de Pailharès en Ardèche. Professeur de français en 1911, sa carrière est écourtée par la guerre. Blessé deux fois, il perd une jambe. Son cache-œil masque une maladie et non une blessure. Marié en 1921, il n’aura pas de descendance.
Devenu avocat, il rejoint et plaide pour l’Action Française. Antisémite et anti franc-maçon, il est considéré comme l’orateur le plus redoutable de la droite à la Chambre des Députés. Pour autant, il remerciera Léon Blum d’avoir nommé des femmes dans son gouvernement et y voir le signe d’une loi accordant le droit de vote aux femmes. Associé au gouvernement de Vichy comme secrétaire aux anciens combattants, il prend la tête, en mars 1941, du commissariat général aux questions juives. Mal vu par les allemands, il est remplacé par Darquier de Pellepoix en mai 1942. De juin à août 1944, il est au micro de Radio Paris après l’assassinat de Philippe Henriot. Arrêté à la libération, il est condamné à l’indignité nationale et dix ans de prison en 1947. Fin 1949, il bénéficie d’une libération conditionnelle. A ses obsèques en 1972, Beate et Serge Klarsfeld, arborant une étoile jaune, sont présents aux portes de l’église pour rappeler qu’il fût le premier commissaire aux questions juives.

2019-2025, le devoir de mémoire et les recherches

Danielle Ferdon Vallat, petite fille de Mado, s’intéresse à l’histoire de son grand-oncle Jean Vallat. En 2019, à l’université de Pennsylvanie, sous la conduite de sa professeure de français Mélanie Péron, elle choisit ce thème comme support d’un exposé en français. Premiers contacts avec moi qui reprendront en mai 2025 avec la visite de sa mère Dolorès. Nous irons sur tous les lieux du souvenir à Mortemer et Lisors. Le décès de Mado en 2024 a donné accès à de nombreux documents conservés par sa mère.

Jean Vallat a conservé durant 80 ans l’anonymat d’un nom gravé dans la pierre. Sa petite nièce a mis en lumière toute l’horreur de la guerre pour deux adolescents innocents. Quelle histoire émouvante!



Mado et son mari Philip Kaplan

Herbiers de fleurs de printemps réalisés par Dolorès lors de sa visite en France en mai 2025, venue de San Francisco.
Dolorès les a offerts à sa fille Danielle