A consulter le site "Le Fil rouge" sur les troubles à Rouen en 1848
L'ouvrier est soumis à une discipline de fer, dans des ateliers
insalubres. Pleuvent les amendes pour toutes transgressions au règlement
aux exigences invraisemblables.
Extrait du règlement d'une filature de l'Essonne (1828)
Art. 7. La journée de travail se compose de treize heures ; les heures excédantes seront payées aux ouvriers dans la proportion de leur salaire et dans aucun cas, ils ne pourront refuser un excédent de travail, quand les circonstances l'exigeront, sous peine de deux francs d'amende.
Art. 8. Tout ouvrier en retard de dix minutes sera mis à une amende de vingt-cinq centimes ; s'il manque complètement, il paie une amende de la valeur du temps d'absence.
Art. 9. Une fois entré, un ouvrier ne peut sortir sans une permission écrite, sous peine d'une amende de la valeur de sa journée. (...)
Art. 11. L'ouvrier qui se présenterait ivre dans les ateliers sera conduit hors de la fabrique, et paiera trois francs d'amende. Il est expressément défendu d'aller dans le cabaret qui est en face de la grille. (...)
Art. 16. Toute ouvrière qui laverait ses main ou des effets quelconques avec le savon de la fabrique paiera trois francs d'amende ; si elle était surprise en emportant, elle sera renvoyée et sa paie confisquée.
Art. 17. Il est défendu aux ouvriers de jouer, jurer, crier, chanter, se quereller ou de se battre dans les ateliers, manger ou dormir pendant les heures de travail, d'aller en bateau, de se baigner et de courir dans la propriété, sous peine de vingt-cinq centimes à un franc d'amende, suivant la gravité du cas. (...)
Art. 22. Il est expressément défendu de sortir de l'atelier, sous quelque prétexte que ce soit, pendant les heures de travail, d'aller plus d'une fois par tiers aux lieux, et de s'y trouver plusieurs en même temps, sous peine de vingt-cinq centimes d'amende ; il y a dans chaque atelier une ouvrière chargée spécialement de remplacer celle qui désire sortir ; en conséquence, avant d'arrêter son métier, l'ouvrière soit s'assurer si la remplaçante est libre, et la mettre à sa place avant de quitter, sous peine d'un franc d'amende. (...)
Art. 24. Quiconque arrêtera son métier sans nécessité, s'habillera avant l'heure, paiera vingt-cinq centimes d'amende.
Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie - 1840 par le médecin Villermé 1782-1863
Villermé note " dans les filatures de coton nous
avons vu la toux, les inflammations pulmonaires et la terrible phtisie
attaquer, emporter un grande quantité d'ouvriers employés
au battage ou aux premières opérations de cardage qui
respirent les poussières ou les duvets de coton". Il cite aussi
le développement des scrofules et des écrouelles qui marquent
les jeunes enfants par les cicatrices et les déformations hideuses. Les accidents du travail sont fréquents et souvent très
graves.
Dans les filatures, l'agilité,
la souplesse, la petite taille des enfants sont utilisées par exemple
pour attacher les fils brisés sous les métiers à tisser en marche, nettoyer
les bobines encrassées, ramasser les fils de coton. Les enfants sont aussi
chargés de surveiller les machines.
Les conditions sont-elles meilleures en 1909? Non, si l'on en croit la dernière ligne de la carte de Roger Maillet .
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Les événements en vallée d'Andelle entre 1830 et 1848.
( archives départementales d'Evreux)
Les événements ne sont évoqués ci-dessous qu'au travers des courriers des autorités.
septembre 1830
5 septembre 1830 : courrier
de Gilbert Davenière, sous-préfet des Andelys adressé
à Antoine Passy, préfet de l'Eure.
Monsieur le Préfet,
Je viens de voir Monsieur Langlois, nouveau maire de la commune
d'Ecouis. Il me demande la révocation et le remplacement de son adjoint.
Je ne vois aucun inconvénient à lui accorder sa demande. Pour que l'administration
puisse marcher, il faut qu'il y ait accord d'opinion entre ceux auxquels
elle est confiée.
Voici
mon opinion sur l'affaire de Monsieur Dez. Il est tout à la fois le
notaire du petit séminaire, conseiller municipal et administrateur de
l'hospice. Il est bien vrai qu'il n'existe aucune incompatibilité légale
entre ces différentes fonctions mais on ne peut pas se dissimuler qu'il
y a une espèce d'incompatibilité morale que tout homme délicat reconnaîtra
facilement.
Une
chose positive, c'est que monsieur Dez n'a été nommé administrateur
de l'hospice que sous l'influence et par les intrigues de monsieur l'abbé
Mellissent et contre le vœux et l'intention de l'autorité qui n'avait
pas même voulu le comprendre dans le nombre des candidats présents.
La
désunion qui existe entre les habitants de la commune d'Ecouis, trouve,
je crois, son aliment dans la discorde qui règne parmi les membres des
diverses administrations et d'après mon opinion la révocation de monsieur
Dez pour sa place d'administrateur de l'hospice, seulement, serait un
bien. Si vous êtes de mon avis, veuillez me le faire savoir, je m'empresserai
de vous présenter des candidats.
Monsieur
le Receveur particulier vient de me remettre les notes que je lui ai
demandé sur les percepteurs de son arrondissement. Ce n'est pas là où
se trouve la partie épineuse du travail que vous m'avez donné. Elle
est toute entière dans les renseignements confidentiels que vous me
demandez. Je serais bien aise, monsieur le préfet, que vous voulussiez
bien me faire connaître votre manière de voir dans une affaire si délicate
à traiter. En attendant je vais tâcher de recueillir tous les documents
qui pourront servir à assurer mon jugement. Ce travail demandera nécessairement
l'espace de plusieurs jours.
Ne
pouvant plus m'occuper du travail direct de l'organisation des gardes
nationales de l'arrondissement d'Andely, il conviendrait, monsieur le
préfet, que vous nommassiez quelqu'un pour me remplacer.
Agréez,
je vous prie, Monsieur le Préfet, la nouvelle assurance de tous
les sentiments de haute considération avec lesquels j'ai l'honneur
d'être.
Votre
tout dévoué serviteur
Davenière
9 septembre 1830: courrier du préfet de
la Seine-Inférieure au préfet de l'Eure.
Rouen,
le 9 septembre 1830
Monsieur
le cher collègue,
Les
troubles qui ont agité pendant une semaine le département de la Seine
Inférieure tirent à leur fin. La plupart des ouvriers rentrent dans
leurs ateliers. Cependant, je suis informé que plusieurs se rendent
à Fleury dans votre département sur la limite de celui de la Seine Inférieure.
Je vous invite mon cher collègue à porter de ce coté quelque gendarmerie.
Je ne doute pas un instant qu'ils se dissiperont à la première démonstration.
Agréez,
monsieur le cher collègue, l'assurance de ma haute considération
et mon sincère attachement
Le
préfet de la Seine Inférieure
G
Breilhare ?
9 septembre 1830: courrier du sous-préfet
des Andelys, Davenière au préfet de l'Eure
Davenière,
sous-préfet des Andelys,
à Monsieur le Préfet du département de l'Eure
Monsieur
le Préfet,
J'ai
l'honneur de vous informer que dans les journées des 6 et 7 de ce mois
des attroupements d'ouvriers ont eu lieu dans la vallée d'Andelle. Ils
étaient en grande partie des communes de Fleury et de Charleval.Ils
se sont dissipés le 7 sans doute après avoir été informés des résultats
des moyens de sévérité employés contre les mutins de Darnetal : aucune
espèce de dégâts n'a été commis. Je m'en suis assuré moi-même. J'ai
visité hier les communes de Pont Saint Pierre, Fleury et Charleval.
D'après
les évènements dont je viens de vous entretenir , j'ai jugé à propos,
Monsieur le préfet, la prompte organisation de la garde nationale dans
toutes les communes des cantons de Lyons et d'Ecouis. Ce sont les seuls
points de l'arrondissement où nous avons à appréhender quelques désordres.
Pour
l'organisation générale des gardes nationales de l'arrondissement, il
y a nécessité absolue de nommer quelqu'un qui puisse et veuille s'en
occuper ; ce n'est pas une petite besogne et je n'ai de personne à vous
proposer.
J'ai
vu Monsieur Dez, j'ai employé tous les moyens possibles pour se retirer
de l'administration de l'hospice, je n'ai pu y parvenir. Il est d'accord
avec nous sur l'impossibilité morale des trois ou quatre fonctions qu'il
remplit et convient même qu'il est entré à l'administration des hospices
par des moyens illégaux, mais il n'en persiste pas moins à ne vouloir
en sortir par une révocation. Vous ferez maintenant de lui ce qu'il
vous plaira.
Monsieur
Dupont est venu plusieurs fois me demander si j'avais reçu des nouvelles
relatives à sa place de juge. Je vous prie d'avoir la bonté de m'en
donner si toutefois il est en votre pouvoir de le faire.
Agréez,
je vous prie, Monsieur le Préfet, la nouvelle assurance de tous
les sentiments de haute considération avec lesquels j'ai l'honneur
d'être.
Votre très humble serviteur
Davenière
J'apprends
en ce moment que les ouvriers de l'établissement de Monsieur Bourdelle
ont refusé de reprendre leurs travaux parce qu'ils n'ont pu obtenir
un sou de plus par demi kilo mais il n'y a eu ni attroupements ni désordre.
J'attendrai de nouvelles informations pour régler la conduite que j'aurai
à tenir.
12 septembre 1830: courrier du sous-préfet
des Andelys, Davenière au préfet de l'Eure
Le
sous-préfet de l'arrondissement d'Andely
à Monsieur le Préfet du département de l'Eure
Monsieur
le Préfet,
Les
ouvriers fileurs de Fleury et Charleval n'étant pas encore rentrés dans
les ateliers, et MM. les maires de ces communes , ainsi que quelques
chefs d'établissement m'ayant manifesté des craintes pour la journée
de demain, j'ai cru devoir , par mesures de précaution faire diriger
pour ce jour-là la brigade gendarmerie d'Ecouis sur Charleval et celle
d'Andely sur Fleury. Ces deux brigades sont mises à la disposition des
maires de ces deux communes. Je pense que cette démonstration sera suffisante
pour empêcher les rassemblements. Si contre mon attente, ils avaient
lieu, je ferais porter contre eux un fort détachement de la garde nationale
d'Andely mais j'ai presque la certitude que nous n'en viendrons pas
là.
J'ai
fait imprimer une proclamation que j'adresse aux fileurs des divers
établissements de la vallée d'Andelle. Elle sera affichée dès ce soir
dans les communes de Fleury, de Charleval, de Pont Saint Pierre et autres.
J'aurai
soin, Monsieur le préfet, de vous instruire sans retard de tous les
mouvements qui pourraient arriver sur le seul point de mon arrondissement
qui jusqu'à présent m'ait causé quelques craintes.
Agréez,
je vous prie, Monsieur le Préfet, de tous les sentiments de haute
considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être.
Votre
très dévoué serviteur
Davenière
14 septembre 1830 : courrier de Davenière,
sous-préfet des Andelys au préfet de l'Eure
Le
sous-préfet de l'arrondissement d'Andely
à Monsieur le Préfet du département de l'Eure
Monsieur
le Préfet,
J'ai
l'honneur de vous informer que tout est parfaitement tranquille dans
la vallée d'Andelle. Les ouvriers sont à peu près tous rentrés dans
les ateliers. Ma proclamation et la présence de quelques brigades ont
produit tout l'effet que j'en attendais et j'espère que je n'aurais
plus à vous entretenir d'attroupements et de troubles sur ce point de
mon arrondissement.
Agréez,
je vous prie, Monsieur le Préfet, les sentiments de profonde
considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être.
Votre
tout dévoué serviteur
Davenière |
23 mai 1836 : Beaugrand lieutenant de gendarmerie
des Andelys au capitaine Desderieze commandant la gendarmerie de l'Eure
"Rapport
sur une espèce de coalition des ouvriers imprimeurs des ouvriers des
fabriques d'indiennes de la vallée d'Andelle."
Les Andelys le 29 mai 1836
Mon capitaine,
J'ai
l'honneur de vous rendre compte que le brigadier Ozanne commandant la
brigade de Fleury m'a écrit le 13 courant pour me prévenir que dans
une fabrique d'indiennes, sise à Radepont tous les ouvriers au
nombre de 100 venaient de quitter leur maître, qu'une partie restait
au chômage dans le pays et que l'autre était partie à Rouen pour chercher
à y travailler dans les fabriques. Il ajoutait que le pays était tranquille
mais cependant que le mécontentement des ouvriers sans ouvrage avait
causé un petit mouvement parmi les ouvriers des nombreuses fabriques
de la vallée d'Andelle et que cela pouvait peut être troubler la tranquillité
publique.
Avant
de transmettre le rapport du brigadier Ozanne qui laissait beaucoup
à désirer, j'ai cru devoir me rendre dans ces parages, y voir messieurs
les maires et fabricants afin de m'enquérir de tous les renseignements
possibles et être à même d'apprécier à leur juste valeur les craintes
fondées ou non de ce brigade.
Voici les renseignements qui m'ont été donnés.
La vallée d'Andelle compte neuf grandes fabriques d'indiennes lesquelles
occupent 6 à 700 ouvriers, le plus grand nombre de ces derniers sont
des imprimeurs sur indiennes. Ces dits imprimeurs comme un grand nombre
de corps de métiers forment une corporation occulte et qui s'étend en
France à tous les ouvriers de ce genre. Ils se réunissent en secret
pour initier et recevant un aspirant (dit berlingot) dans leur réunion
on y décide le renvoi ou le châtiment de deux des leurs qui refuseraient
de faire cause commune dans une lutte d'ouvriers contre leurs maîtres
lorsque ceux-ci veulent apporter quelque innovation dans leurs fabriques
et surtout quand ces innovations leurs paraissent devoir causer quelques
changements préjudiciables à leurs intérêts, par ce moyen d'association
les maîtres sont pour ainsi dire sous la domination de ces ouvriers.
Depuis
peu, dans plusieurs fabriques, on vient d'introduire une nouvelle machine
à imprimer qui en fonctionnant fait plus d'ouvrage que 12 à 15 personnes
mais comme les fabriques sont très actives pour le moment, cela n'ayant
causé de diminution, ni dans le nombre des ouvriers, ni dans leurs salaires
ils sont restés tranquilles mais non sans murmures.
L'introduction de nouvelles machines à imprimer a donné aux fabricants
qui en sont nantis, la possibilité de baisser leur prix de marchandises.
Dès lors les autres fabricants qui n'en n'ont pas se sont trouvés dans
l'impossibilité de soutenir la concurrence et monsieur Anty, fabricant
à Radepont, se trouvant dans ce cas, il ne lui restait que deux moyens
, celui de monter une machine appelée Pérotine ou de diminuer
le prix de la journée de travail de ses ouvriers. Il a essayé ce dernier
moyen afin, disait-il, de pouvoir continuer à occuper tout son monde.
Les ouvriers s'y refusèrent.
Là
ressort dans toute sa force, le fâcheux inconvénient de l'association
des corporations d'ouvriers, car ayant voulu mettre hors de la fabrique
quelques ouvriers récalcitrants et meneurs, tous sont partis en masse
( au nombre de 160) ce qu'ils appellent bloquer la fabrique.
Si les évènements ci-dessus, quoique graves, en restent là comme souvent
cela arrive dans les fabriques de tous genres, le temps et quelques
concessions des maîtres et des ouvriers y apporteront remède mais voici
la gravité réelle, ces ouvriers imprimeurs n'ignorent pas que d'ici
à peu tous les fabricants se trouveront dans l'obligation de se servir
de ces nouvelles Pérotines afin de soutenir la concurrence de leurs
confrères de toute la France qui en possèdent déjà, ce qui nécessairement
causera dans chaque fabrique d'indiennes la suppression d'un grand nombre
d'ouvriers imprimeurs, aussi on assure que ces derniers ont l'intention
de suivre l'exemple de leurs camarades qui l'année passée ont détruit
toutes les machines d'une fabrique d'imprimerie sur indiennes, sise
à Puteaux (voir pour les détails les journaux de ce temps-là).
Pour le moment tout est calme, et même une grande partie des ouvriers
du sieur Anty est rentrée. Chez lui, par suite de petites concessions
de ses ouvriers et de lui-même qui avait reçu de très nombreuses commandes
pour la foire de Beaucaire, qu'il appelle la moisson de l'année, les
ouvriers lui présentèrent un tarif de main d'œuvre qui fut accepté provisoirement
se réservant ultérieurement d'y apporter les modifications après la
foire de Beaucaire, s'il y avait lieu et nécessité pour lui.
Ainsi
jusqu'à cette foire de Beaucaire, il n'y a point de mouvement à redouter
mais plus tard, il serait possible que ces dits ouvriers se disposassent
fort à s'opposer à l'introduction des nouvelles machines et qui seraient
portés à atteinte à la liberté de l'industrie soit à les briser. Cependant,
je ne crois pas que cela arrivera.
Quoi qu'il en soit, j'ai donné l'ordre au brigadier de Fleury d'y apporter
la plus grande surveillance devant messieurs les maires , les fabricants
enfin toutes les personnes qui pourraient donner des renseignements
sur la position d'esprit et l'intention de cette classe d'ouvriers afin
de prévoir à l'avance qui pourront survenir car dans le cas de révolte
on ne saurait compter que sur les secours de la gendarmerie, ce pays
n'étant composé en grande partie que d'ouvriers de fabrique, qui tous
se soutiennent et composent la garde nationale ; il n'y a pas lieu de
compter sur les secours de cette dite garde nationale, ordinairement
si efficace dans presque toutes les autres circonstances.
A présent, tout étant tranquille, ce rapport n'est destiné qu'à donner
connaissance de ce qui s'est passé dans ces dites fabriques d'indiennes
de la vallée d'Andelle et par prévision des évènements qui pourraient
y survenir, dans tous les cas , s'il arrivait quelque chose, l'autorité
en serait prévenue à l'avance et la gendarmerie emploiera tous ses moyens
pour éviter une collision. J'ai l'honneur d'être, mon capitaine, votre
très humble et obéissant serviteur. Le lieutenant commandant la gendarmerie
de l'arrondissement des Andelys.
J'ai
l'honneur d'être, Mon capitaine, votre très humble et très
obéissant serviteur,
Le Lieutenant Commandant la Gendarmerie de l'arrondissement des Andelys
Signé Beaugrand
7 juin 1836 : courrier du sous-préfet
des Andelys, Davenière au préfet de l'Eure
Les
Andelys le 7 juin 1836
Monsieur
le préfet,
Je
viens répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser
le 3 du mois courant relativement à une coalition d'ouvriers en indiennes
qui a eu lieu dans la fabrique de monsieur Anty, commune de Radepont,
à l'occasion de la baisse du prix de main d'œuvre. Il est vrai que les
ouvriers imprimeurs de monsieur Anty auxquels ce chef d'établissement
avait proposé une diminution de salaire d'un franc par journée lui ont
demandé leurs livrets et ont déserté son établissement pendant quelques
jours.
Il
est vrai, quelques uns de ces ouvriers dans leur grand mécontentement
contre les fabricants d'indiennes qui font usage d'une nouvelle machine
dite La Pérotine ont tenu des propos de troubles et de désordre mais
il est vrai aussi que la masse de ces ouvriers restée sourde à la voix
de quelques meneurs et n'ayant pas trouvé d'ouvrage chez les autres
fabricants est rentrée chez monsieur Anty après avoir consenti à subir
une diminution de salaire de cinquante centimes par jour.
Tout cela s'est fait sans qu'aucune plainte n'ait été adressée par les
chefs d'établissement et sans que le maire de Radepont ni aucun de ceux
des communes voisines m'en ait entretenu le moins du monde. La première
et seule information que j'ai reçue m'a été fournie verbalement par
l'officier commandant la gendarmerie de mon arrondissement.
Comme j'avais à cette époque pris jour pour passer la revue des gardes
nationaux du bataillon de Fleury sur Andelle, je saisis cette occasion
pour interroger les maires qui assistaient à la réunion ainsi que plusieurs
fabricants d'indiennes parmi lesquels se trouvait monsieur Anty lui-même.
Tous me répondirent que la tranquillité publique n'ayant été ni troublée
ni menacée, ils n'avaient pas cru devoir m'informer du mouvement qui
avait eu lieu dans la fabrique de monsieur Anty. Après avoir recueilli
tous les détails à ce qui s'était passé entre monsieur Anty et ses ouvriers
et avoir reconnu que l'ordre public n'avait pas été compromis, je recommandais
à messieurs les maires ainsi qu'aux chefs d'établissement de surveiller
la conduite des ouvriers, de recueillir et faire recueillir tous les
propos qui pourraient annoncer quelques mouvements parmi eux et de m'en
donner avis, sans attendre que la tranquillité publique fut troublée
et la sûreté des personnes et des propriétés compromise.
Voilà, monsieur le préfet, comment à commencé et fini cette affaire
dont vous avez été informé, je crois par le rapport du brigadier de
gendarmerie de Fleury sur Andelle, rapport dont le contenu, peut être
un peu enflé, a pu exciter votre sollicitude. Depuis cette époque, la
plus grande tranquillité règne parmi les nombreux ouvriers de la vallée
d'Andelle. Tous vivent en bonne harmonie avec les chefs d'établissements,
tous enfin gagnent beaucoup d'argent parce qu'ils ont plus de travail
qu'ils n'en peuvent faire et que le pain est depuis longtemps à bon
marché. Dans cet état de chose, je ne vois absolument rien qui puisse
inspirer la plus légère crainte sur la classe ouvrière de cette riche
vallée. S'il arrivait quelque évènement qui put changer cet état de
bonheur et de prospérité, soyez bien convaincu, monsieur le préfet,
que je ne serais pas le dernier à vous en donner avis, à moins que,
je ne sais par quelle fatalité, je n'en fusse pas instruit moi-même.
Agréez je vous prie, monsieur le préfet, l'assurance de tous mes sentiments
respectueux.
Le sous-préfet des Andelys Davenière. |
septembre-octobre 1839
18 septembre 1839: deuxième bureau de
police au sous-préfet des Andelys
Monsieur
le Sous-Préfet,
Je
suis indirectement informé que le 9 de ce mois, une coalition d'ouvriers
de la filature de monsieur Lachèvre à Radepont s'est formée à l'occasion
d'une retenue qu'on lui faisait pour le paiement de l'éclairage et que
depuis 8 jours ces ouvriers n'ont pas encore repris le travail. Je vous
prie de me fournir des renseignements sur les évènements et de me faire
savoir s'ils présentent des caractères sérieux.
illisible
26 septembre 1839: courrier du sous-préfet
des Andelys, Davenière au préfet de l'Eure
Monsieur
le Préfet,
J'ai
l'honneur de répondre à votre lettre du 18 de ce mois relative à la
coalition d'ouvriers qui a eu lieu à Radepont chez monsieur Lachèvre,
filateur.
Il y a eu en effet coalition des ouvriers dans le but de se soustraire
à une retenue que voulait exercer monsieur Lachèvre sur leur salaire
pour les frais d'éclairage. Monsieur le procureur du roi et monsieur
le juge d'instruction s'y sont transportés et trois ou quatre arrestations
ont été faîtes.
Aujourd'hui, monsieur le préfet, tout est rentré dans l'ordre. Le calme
a succédé à l'irritation. Monsieur Lachèvre et ses ouvriers ont fini
par s'entendre et cette affaire est assoupie. Il reste à juger correctionnellement
les trois ou quatre ouvriers arrêtés et l'on peut croire, si la disposition
des esprits est prise en considération que le tribunal tout en faisant
justice, n'éprouvera pas le besoin d'une grande sévérité. On peut regarder
le tout comme n'ayant plus aucun caractère de gravité.
Veuiller
agréer, Monsieur le Préfet, l'assurance de mon respect.
Davenière
2 octobre 1839: le ministère de l'intérieur
au préfet de l'Eure
Monsieur
le préfet,
Je
me suis entretenu avec monsieur le Ministre de la Guerre des appréhensions
auxquelles la question des graines donnent lieu dans votre département
et j'ai insisté sur la nécessité d'être en mesure d'imposer aux agitateurs
par la présence des forces militaires suffisantes.
Mon
collègue vient de me faire connaître qu'il s'occupe de renforcer les
garnisons de la 104ème division militaire et il a déjà décidé la suspension
momentanée des congés de semestre dans le 1er bataillon du 3ème de ligne
ainsi que dans le premier régiment d'infanterie légère. Cet ensemble
de dispositions mettra, je l'espère, l'autorité à même de réprimer toute
tentative de désordre dont la cherté du pain serait le prétexte.
Agréer,
Monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération distinguée.
Mr
le Ministre, et par autorisation, le Conseiller d'Etat, directeur
B
Aléjean ??
10 octobre 1839: direction de la police
générale d'Evreux au préfet de l'Eure
Monsieur
le préfet,
J'ai
reçu de monsieur le Garde des Sceaux, pour la date du 7 de ce mois,
la communication suivante :
" Une collision d'ouvriers s'est formée dans
la vallée d'Andelle. L'établissement de MM. Lachèvre et Ricard,
filateurs à Radepont, est en chômage depuis le 9 septembre dernier.
Cette coalition motivée par une retenue faite sur les salaires pour
l'huile des veillées, prend un caractère menaçant et les magistrats
craignent qu'elle n'amène des troubles plus graves dans la vallée d'Andelle.
Des quêtes ont été faîtes dans toutes les filatures de la vallée pour
subvenir aux besoins des ouvriers qui ne travaillent pas.
M.le Procureur du Roi des Andelys, dans le but de maintenir l'ordre
et la tranquillité dans cette partie de mon arrondissement, a invité
la maire de Fleury sur Andelle à prendre un arrêté dont il lui a transmis
le modèle à l'effet de faire fermer pendant la nuit les auberges, cafés,
cabarets, maisons de jeux et tous autres lieux publics placés sous sa
surveillance. Le même modèle d'arrêté a été adressé aux maires de Charleval
et Radepont.
Comme ces mesures, surtout dans les circonstances dont il s'agit, paraissent
nécessaires pour assurer l'ordre et prévenir des troubles dans la vallée
d'Andelle, vous jugerez sans doute convenable de donner des ordres pour
que l'arrêté préparé M.le Procureur du Roi des Andelys soit publié dans
les communes de Fleury, de Charleval et de Radepont."
Vous ne pouvez ignorer, Monsieur le Préfet, l'existence de la coalition
des ouvriers de la vallée d'Andelle et les inquiétudes qu'elle inspire
aux autorités locales ainsi qu'aux propriétaires des manufactures. Veuillez,
je vous prie, me faire connaître quelles mesures vous avez prescrites
pour en arrêter les effets et prévenir toute espèce de désordre.
Agréer,
Monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération distinguée.
Pour Ministre,
et par autorisation, le Conseiller d'Etat, directeur
B
Aléjean ??
11 octobre 1839: direction générale de
la police générale d'Evreux au ministre de l'intérieur
Monsieur
le Ministre,
Mon
itinéraire pour la journée de révision me ramenant aujourd'hui à Evreux,
j'ai l'honneur de répondre à votre lettre d'hier, relative à une collusion
d'ouvriers qui s'était formée dans la vallée d'Andelle et je me suis
empressé d'y répondre.
Je l'avais apprise indirectement et aussitôt j'ai écrit à monsieur le
sous-préfet des Andelys pour avoir des renseignements positifs qui sont
parvenus pendant mon absence et comme d'ailleurs j'étais sur le point
de parcourir cette contrée de mon département, j'étais bien aise de
m'assurer des faits par moi-même. Je pars donc aujourd'hui, monsieur
le Ministre, pour rendre compte de cette affaire.
Il y a eu en effet une espèce de coalition de la part des ouvriers employés
dans l'établissement de M.Lachèvre, filateur à Radepont. Le but était
de se soustraire à une retenue que le chef d'établissement voulait exercer
sur leur salaire pour les faris d'éclairage.
M. le Procureur du Roi et le Juge d'Instruction s'y sont aussitôt transportés,
des arrestations ont été faites et dès le 26 septembre tout était rentré
dans l'ordre (et le calme avait succédé à l'irritation). Depuis les
investigateurs de cette collision traduits devant le tribunal des Andelys
ont été condamnés à cinq jours de prison et tout porte à croire que
cet exemple de sévérité suffira pour maintenir ceux qui seraient tentés
d'imiter la conduite des coupables.
J'ai engagé Monsieur le Sous-Préfet des Andelys à provoquer de la part
des maires de la vallée d'Andelle, si déjà cela n'avait eu lieu, des
arrêtés de police qui prescrivent la fermeture des cafés, cabarets,
maisons de jeux et autres pendant la nuit et de faire exercer une surveillance
dans les lieux où se réunissent ordinairement les ouvriers.
12 octobre 1839: Le Procureur du Roi à
Monsieur le Préfet du département de l'Eure.
Monsieur
le Préfet,
J'ai
l'honneur de vous informer que par jugement du tribunal correctionnel
des Andelys en date du 5 de ce mois, les ouvriers de M.Lachèvre, filateur
à Radepont, qui s'étaient coalisés à l'effet de suspendre les travaux
de cet établissement ont été condamnés au nombre de vingt-sept à une
peine de cinq jours de prison.
Je suis informé aujourd'hui que tous les ouvriers ont repris leurs travaux,
que l'ordre et la tranquillité règnent dans l'établissement de MM. Lachèvre
et Ricard.
Je suis avec respect, Monsieur le préfet, votre très humble et très
obéissant serviteur.
Le procureur du Roi
14 octobre 1839: sous préfet Davenière
au préfet de l'Eure Monicault
Monsieur
le Préfet,
Je viens d'être informé par M. le lieutenant commandant la gendarmerie
de mon arrondissement qu'un rapport effrayant avait été adressé par
ne sais qui à Monsieur le Ministre de l'Intérieur, de la Justice et
de la Guerre sur des dispositions de malveillance et de troubles, que
la cherté du pain exciteraient dans la vallée d'Andelle.
Rien, Monsieur le Préfet, n'est plus faux que ce rapport ; vous en avez
vous-même acquis la preuve par l'état de calme et de tranquillité qui
règne dans la commune de Fleury sur Andelle lors de votre tournée dans
le chef-lieu de canton pour la révision des jeunes gens de la classe
de 1838.
Il n'y a eu à jusqu'à ce jour dans la vallée d'Andelle où les ouvriers
ont du travail, ni trouble, ni menaces, ni même de murmures à l'occasion
de la cherté du pain. La suspension momentanée des travaux de l'établissement
de M.Lachèvre, maintenant repris, n'avait rien de commun avec le prix
élevé du pain, ni avec la politique. Elle était le résultat d'une mésintelligence
survenue entre le maître et ses ouvriers sur les frais de l'éclairage
pendant le travail de nuit.
Si l'auteur de ce rapport mensonger était un fonctionnaire public, il
serait bien coupable et dans le cas où je parviendrais à le découvrir,
j'aurais l'honneur de vous le signaler pour qu'il soit traité comme
il le mérite.
Veuillez, je vous prie Monsieur le Préfet, agréer l'assurance de tous
mes sentiments les plus respectueux.
Le sous-préfet des Andelys,
Davenière
16 octobre 1839: division de la police
générale du royaume au ministre de l'intérieur
Monsieur
le Ministre,
Lorsque
j'ai eu l'honneur de vous informer de ce qui s'était passé dans les
communes de Radepont et particulièrement dans l'établissement de M.Lachèvre
où les ouvriers avaient formé une coalition pour cesser leur travail,
je n'avais pas de renseignements positifs sur le nombre de ceux qui
avaient été traduits en police correctionnelle et condamnés. Aujourd'hui,
monsieur le procureur du Roi des Andelys m'annonce que vingt-sept d'entre
eux ont été condamnés à cinq jours de prison et en même temps que tous
ont repris leurs travaux et que l'ordre et la tranquillité règnent dans
l'établissement.
M. le sous-préfet des Andelys me confirme les détails concernant la
reprise des travaux qui n'avaient été interrompus que par suite d'un
malentendu entre le maître et les ouvriers et me donne l'assurance que
tout est calme dans la contrée. J'ai cru devoir vous donner cette courte
explication pour rectifier ce qui pouvait y avoir d'inexact dans mon
premier rapport.
Gésuir??
16 octobre 1839: le préfet de l'Eure au
sous-préfet des Andelys.
Monsieur
le Sous-Préfet,
Je
ne sache pas qu'il ait été fait de rapport effrayant à M. le ministre
de l'Intérieur, de la Justice et de la Guerre sur les dispositions de
malveillance et de trouble que la cherté du pain exciterait dans la
vallée d'Andelle. Jusqu'à ce moment M. le ministre de l'Intérieur ne
m'a entretenu que de la coalition que des ouvriers de l'établissement
de MM. Lachèvre et Ricard et il est parfaitement rassuré sur ce point
puisque tout est rentré dans l'ordre et qu'aucun autre symptôme de trouble
ne s'est manifesté.
M. le Lieutenant de gendarmerie a sans doute été mal informé et il convient
d'étouffer des bruits de l'espèce qui n'ont, je pense, aucun fondement
mais qui cependant pouvaient alarmer.
Agréer
7 novembre 1839: le procureur du Roi à
Evreux au procureur du Roi
Monsieur le Procureur du Roi
Une
coalition s'était formée entre les ouvriers de l'établissement de M.Lachèvre,
filateur à Radepont, l'autorité étant immédiatement intervenue, les
plus coupables ont été déférés à la justice et vingt-sept d'entre eux
ont été condamnés par le tribunal correctionnel des Andelys à cinq jours
de prison. Je suis informé qu'ils ont porté appel de ce jugement et
qu'en conséquence vous allez avoir à examiner les pièces de ce procès.
Comme il importe essentiellement à l'ordre et à la tranquillité que
les délits de ce genre ne restent pas impunis, je crois devoir appeler
toute votre attention sur cette affaire et si comme je le pense qu'il
y a lieu de maintenir la condamnation, de conclure à cet effet. Un exemple
de sévérité était nécessaire dans les circonstances présentes et en
usant d'indulgence on jetterait l'alarme parmi les filateurs de la vallée
d'Andelle.
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